Cryptographie22 juillet 202610 min

Cryptographie post-quantique : par où commencer votre migration au Canada

Pourquoi migrer maintenant vers la cryptographie post-quantique ?

Réponse courte : parce que les données que vous chiffrez aujourd'hui sont déjà collectées par des acteurs étatiques qui les déchiffreront quand un ordinateur quantique suffisamment puissant existera. C'est la menace « récolter maintenant, déchiffrer plus tard ». Le Centre canadien pour la cybersécurité impose aux ministères fédéraux un plan de migration depuis avril 2026, une bascule des systèmes prioritaires d'ici fin 2031 et la totalité d'ici 2035.

La cryptographie asymétrique qui protège aujourd'hui vos communications (RSA, Diffie-Hellman, courbes elliptiques) repose sur des problèmes mathématiques qu'un ordinateur quantique de taille suffisante résoudrait en heures plutôt qu'en milliards d'années. Personne ne sait précisément quand cette machine existera. Tout le monde sait, en revanche, que les archives chiffrées interceptées aujourd'hui seront encore sensibles dans dix ans.

C'est le cœur du problème pour une entreprise canadienne : un dossier médical, un contrat de fusion-acquisition, un secret industriel ou un dossier juridique a une durée de confidentialité qui dépasse largement l'horizon quantique. Si votre donnée doit rester secrète au-delà de 2035, elle est déjà exposée.

Que dit la feuille de route canadienne ?

Le Centre canadien pour la cybersécurité, avec Services partagés Canada et le Secrétariat du Conseil du Trésor, a publié la feuille de route ITSM.40.001 pour la migration vers la cryptographie post-quantique. Trois jalons structurent le calendrier :

Avril 2026 : dépôt d'un plan de migration initial, puis reddition de comptes annuelle

Fin 2031 : migration achevée pour les systèmes à haute priorité

Fin 2035 : migration achevée pour l'ensemble des systèmes non classifiés

Le périmètre couvre l'infrastructure gérée à l'interne comme celle confiée à des tiers, y compris les fournisseurs infonuagiques. C'est le point que beaucoup d'organisations sous-estiment : votre posture post-quantique dépend de celle de vos fournisseurs.

Ces obligations visent formellement les ministères fédéraux. Mais elles se propagent par contrat : si vous vendez au fédéral, ou si vous fournissez un service à un opérateur d'infrastructure essentielle, la question figurera dans vos prochains appels d'offres et dans vos prochaines évaluations de risque fournisseur.

Les algorithmes normalisés à connaître

Le NIST a normalisé les premiers algorithmes résistants au quantique, et ce sont eux que suivent les recommandations canadiennes :

ML-KEM (FIPS 203) : encapsulation de clé, remplaçant des échanges de clés RSA et ECDH

ML-DSA (FIPS 204) : signatures numériques, usage général

SLH-DSA (FIPS 205) : signatures fondées sur le hachage, pour les cas nécessitant des hypothèses de sécurité différentes

Bonne nouvelle : la cryptographie symétrique (AES-256) et les fonctions de hachage modernes (SHA-384, SHA-3) restent considérées comme robustes, moyennant des tailles de clé suffisantes. L'urgence porte sur l'asymétrique.

Les quatre étapes d'une migration réaliste

1. Inventaire cryptographique

On ne migre pas ce qu'on ne connaît pas. L'inventaire doit répondre à trois questions pour chaque système : quel algorithme, quelle taille de clé, et quelle est la durée de vie de la donnée protégée. Les points d'intérêt : certificats TLS, VPN et tunnels IPsec, signatures de code, chiffrement des bases de données, échanges EDI avec les partenaires, systèmes embarqués et OT, matériels HSM.

Cet inventaire est le livrable le plus long à produire (comptez plusieurs mois pour une organisation de taille moyenne) et le plus utile, car il sert aussi à la conformité Loi 25 et aux audits d'assurance.

2. Priorisation par durée de confidentialité

Classez vos actifs selon la formule simple : durée de confidentialité requise + temps de migration estimé. Si la somme dépasse l'horizon quantique probable, l'actif est prioritaire. Les données de santé, les dossiers RH, la propriété intellectuelle et les archives juridiques remontent naturellement en tête.

3. Agilité cryptographique

L'objectif intermédiaire n'est pas de tout basculer d'un coup : c'est de rendre vos systèmes capables de changer d'algorithme sans réécriture. Cela signifie : centraliser la gestion des certificats, éliminer les algorithmes codés en dur dans les applications, et exiger contractuellement de vos fournisseurs qu'ils publient leur feuille de route post-quantique.

4. Déploiement hybride puis bascule

La pratique recommandée consiste à déployer d'abord des suites hybrides, combinant un algorithme classique et un algorithme post-quantique, de sorte que la sécurité tienne même si l'un des deux est cassé. Les principaux navigateurs et bibliothèques TLS supportent déjà ces modes.

Les erreurs à éviter

1.

Attendre une échéance réglementaire : la menace « récolter maintenant » agit dès aujourd'hui, indépendamment du calendrier légal

2.

Traiter le sujet comme un projet purement technique : c'est d'abord un exercice de gouvernance de la donnée et de gestion des tiers

3.

Oublier l'OT et l'embarqué : les équipements industriels ont des cycles de vie de 15 à 25 ans et sont souvent impossibles à mettre à jour

4.

Négliger les signatures de code : un attaquant capable de forger une signature légitime compromet toute votre chaîne de distribution logicielle

Conclusion

La migration post-quantique n'est pas un sujet de 2035 : c'est un sujet d'inventaire pour 2026 et d'architecture pour 2027. Les organisations qui commencent maintenant le font au rythme de leurs cycles de renouvellement normaux ; celles qui attendront paieront le prix d'une migration en urgence. ITCS Group réalise des inventaires cryptographiques, évalue l'exposition post-quantique de vos fournisseurs et bâtit des feuilles de route de migration adaptées à votre secteur. Contactez-nous pour une première évaluation.

Sources

ITSM.40.001, Feuille de route pour la migration vers la cryptographie post-quantique : Centre canadien pour la cybersécurité

FIPS 203, 204 et 205 : NIST, normes de cryptographie post-quantique

Migration to Post-Quantum Cryptography : NIST NCCoE

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